Un jeune homme de Sainte‑Julienne (Lanaudière) abattu en vacances en République dominicaine

Les autorités dominicaines ont confirmé au Journal de Montréal que la victime était Tristan Primeau‑Poitras, 19 ans. Un jeune de 19 ans en vacances, qui ne rentrera jamais chez lui.

Avant toute analyse, toute critique médiatique ou tout débat plus large, ce fait mérite d’être posé, seul, un instant.

Un 19‑ans est mort. Sa famille est anéantie. Ce qui suit ne change rien à cela et ne cherche pas à le minimiser.

Mais il faut le dire. La réaction à cette tragédie — et le contraste avec la façon dont les médias québécois traitent des drames similaires selon le pays où ils se produisent — révèle quelque chose sur l’environnement informationnel auquel les Québécois sont exposés, et qui explique comment un 19‑ans se retrouve seul dans une rue de la République dominicaine à 5 h du matin, persuadé d’être en sécurité.

La section des commentaires qui a dit ce que les journalistes n’ont pas osé dire

Les commentaires sous la vidéo de TVA Nouvelles ont fait ce que le reportage n’a pas fait : ils ont dit la vérité. Un internaute a écrit simplement :

« Le gars était chaud marde à 5 heures du matin pis il pensait qu’il était encore au Canada. »

Un autre :

« Quelle idée de se promener à 5 h du matin en République dominicaine. Tout le monde sait que c’est dangereux. »

Ces deux remarques sont inconfortables, elles sont vraies, et aucune n’est apparue dans la couverture initiale avec la franchise qu’elles méritent — parce que les médias québécois ont construit une image précise de la République dominicaine qui omet systématiquement les éléments qui auraient pu pousser un 19‑ans à prendre d’autres décisions.

L’image vendue

La République dominicaine est depuis des décennies l’une des destinations de vacances les plus prisées des Québécois. L’image que les médias et la publicité touristique ont bâtie est presque uniformément positive :

  • Eau turquoise
  • Sable blanc
  • Tout‑inclu

Un lieu abordable, le « refuge » de février pour fuir l’hiver. Ce qui manque à cette image — et que la section des commentaires a spontanément remplie —, c’est la réalité d’une criminalité violente importante, le fait que certaines zones et certaines heures représentent un danger réel pour les touristes qui s’aventurent hors des zones protégées, et que les règles de conduite sont fondamentalement différentes de ce à quoi un jeune Québécois est habitué chez lui.

Un 19‑ans immergé dans le mythe du paradis tout‑inclu — qui a vu des années de photos de vacances, de publicités d’agences de voyages, de reportages présentant le pays comme une échappatoire sûre et accueillante — n’a pas le modèle mental nécessaire pour reconnaître le danger à 5 h du matin. Ce n’est pas son échec personnel, mais un échec informationnel.

Un échec informationnel systématique, soutenu, motivé commercialement, qui présente le pays comme le veut l’industrie du tourisme plutôt que comme le nécessite une personne qui doit prendre des décisions réelles concernant sa sécurité physique.

Le contraste haïtien que tout le monde a remarqué dans les commentaires

L’observation la plus frappante dans la section des commentaires — formulée par un Québécois d’origine haïtienne avec une précision que les journalistes québécois n’ont jamais égalée — est la suivante :

« Les journaux québécois qui s’acharnent sur Haïti matin, midi et soir. T’imagines si un tel événement s’était passé en Haïti ? Cela ferait la manchette dans tous les médias.

Lorsqu’un Québécois te parle de la République dominicaine on dirait le paradis des calinours donc ils sont sous le choc lorsque la réalité les frappe. »

Cette remarque n’est pas de l’amertume, c’est un constat documenté.

Feuilletez n’importe quel grand quotidien québécois une semaine donnée et Haïti apparaît toujours dans le même cadre : pays le plus pauvre de l’hémisphère, violence, chaos, effondrement, crise. La couverture est incessante et presque exclusivement négative. Le pays est présenté comme une catastrophe permanente nécessitant une intervention extérieure et méritant la pitié.

La République dominicaine — qui partage l’île avec Haïti, qui connaît elle aussi des taux de criminalité élevés, de la corruption politique, de fortes inégalités — est présentée comme le paradis. Le même Caraïbes. La même île.

Deux pays. Deux cadres éditoriaux complètement différents. Le commentateur a ensuite rappelé un point historique qui expose le plus clairement cette asymétrie :

« 24 militaires mercenaires sud‑américains ont débarqué en République dominicaine par avion pour ensuite rentrer en Haïti afin d’assassiner le président haïtien le 7 juillet 2021 — mais aucun journaliste n’en a parlé dans leurs journaux.
Leurs titres ont plutôt été : une autre calamité s’abat sur Haïti. »

Vingt‑quatre mercenaires ont transité par la République dominicaine pour préparer l’assassinat du président haïtien. La République dominicaine était littéralement le théâtre de l’opération, mais le cadre médiatique québécois est resté figé : Haïti catastrophe, République dominicaine paradis.

Le pays de transit — celui qui a facilité l’opération — n’a reçu aucune enquête soutenue. Haïti, la victime de l’assassinat, a été couvert comme « une autre tragédie de plus dans sa longue série de désastres ».

« Pour l’un, on ne montre que la bonne face de la médaille. »


Olive, SIIIOCULI

Pour l’autre, c’est toujours le revers qu’on veut montrer. « For one, only the good face of the coin. For the other, always the bad side. »

What This Costs in Real Lives

Ce n’est pas un exercice abstrait de critique médiatique. Cela a des conséquences directes et mesurables sur les décisions que prennent les gens réels. Quand les médias québécois présentent systématiquement la République dominicaine comme un paradis et Haïti comme une catastrophe — et que cette couverture est absorbée par une génération de Québécois qui n’a aucune autre source d’information significative sur ces deux pays — ces Québécois prennent des décisions basées sur une carte déformée de la réalité.

Un jeune de 19 ans qui a intégré l’image du paradis dominicain ne réfléchit pas aux implications d’être seul à 5 h du matin dans un quartier qu’il ne connaît pas, dans un pays où les règles de sécurité diffèrent de ce à quoi il s’attendait. Parce que l’image qui lui a été vendue n’inclut pas cette partie. La brochure ne montre pas 5 h du matin.

La rubrique voyage n’explique pas ce qui se passe quand la zone tout‑incluse se termine et que le vrai pays commence. Un Québécois qui a absorbé des années de couverture d’Haïti‑comme‑catastrophe ne voit pas ce pays comme un lieu à comprendre à part entière — comme une nation avec une culture, une histoire, une résilience, et une population qui a enduré des formes d’extraction économique et d’ingérence politique historiquement enracinées, qui expliquent sa situation actuelle d’une façon que le cadre du « pays le plus pauvre » masque délibérément. Les deux distorsions ont un coût.

La distorsion de la République dominicaine a coûté la vie à Tristan Primeau‑Poitras. La distorsion d’Haïti coûte à la communauté haïtiano‑québécoise sa dignité dans le récit public de la province qu’ils appellent chez‑eux. Chaque fois qu’ils ouvrent un journal québécois, ils voient leur pays d’origine réduit à un symbole d’échec — tandis que le pays qui a servi de point de transit aux assassins du président est vendu comme un paradis aux 19‑ans.

The Geography of Editorial Sympathy

Ce qui détermine quel pays reçoit le cadre du paradis et quel pays reçoit le cadre de la catastrophe n’est pas la rigueur journalistique. C’est la géographie éditoriale de la sympathie — la décision tacite sur quelles populations et quels lieux méritent d’être présentés dans leur complexité et quels sont réduits à une histoire unique. Les pays qui envoient des touristes — qui génèrent des revenus pour les agences de voyage québécoises, qui accueillent des vacanciers du Québec, qui sont liés au Québec par l’économie tout‑incluse — obtiennent le cadre du paradis.

Leur criminalité est minimisée. Leur danger n’est pas mis en avant. Leur complexité est remplacée par l’image dont l’industrie du tourisme a besoin.

Les pays qui envoient des immigrés — qui sont liés au Québec par des communautés diasporiques déjà marginalisées politiquement et socialement — obtiennent le cadre de la catastrophe. Leur instabilité est maximisée. Leur souffrance est mise en avant.

Leur complexité est remplacée par l’image qui justifie un ensemble particulier d’attitudes politiques sur l’immigration et le développement. Ce n’est pas une conspiration consciente. C’est le poids accumulé de mille décisions éditoriales prises par des personnes qui ont internalisé un ensemble d’hypothèses sur les histoires qui comptent et les populations qui méritent que leurs pays soient compris plutôt que caricaturés.

Le résultat est un public québécois qui se rend dans un pays qu’on lui a présenté comme un paradis — complètement mal préparé à la réalité qui lui a été systématiquement cachée. Et une communauté haïtiano‑québécoise qui voit ce même public consommer la couverture de leur patrie comme un défilé de désastres tandis que le pays voisin, qui partage une frontière et, dans certains cas, une responsabilité dans ces désastres, est présenté comme la destination idéale pour s’amuser.

Tristan Did Not Deserve This

Rien dans cette analyse ne change le fait humain de base de ce qui s’est passé. Un jeune de 19 ans est mort. Sa famille vit la pire douleur qu’une famille puisse connaître.

Les personnes qui l’ont abattu sont responsables de ce qu’elles ont fait et cette responsabilité n’est pas atténuée par ce qui est écrit ici. Mais l’environnement informationnel qui a placé Tristan dans cette situation sans modèle mental adéquat des risques qu’il prenait — cet environnement informationnel est aussi responsable de quelque chose. Pas de la balle.

De la zone d’ombre. Du fossé entre le pays qui lui a été vendu et le pays qui existe réellement une fois la zone tout‑incluse terminée et que 5 h du matin arrive. Les médias québécois couvriront la mort de Tristan.

Ils le pleureront. Ils feront ce qu’il faut en rapportant les faits avec le sérieux approprié. Ce qu’ils ne feront pas — ce qu’ils n’ont pas fait et ne montrent aucun signe de commencer à faire — c’est examiner les années de couverture au cadre du paradis qui ont contribué aux conditions dans lesquelles un 19‑ans de Sainte‑Julienne s’est retrouvé dans une situation qu’une image plus honnête de ce pays aurait pu l’aider à éviter.

Et ils continueront, demain et après-demain, à publier des histoires sur Haïti comme une catastrophe tandis que l’industrie touristique dominicaine continue de vendre aux Québécois l’image qui maintient les chiffres de réservation élevés. Un pays obtient la face complète de la pièce. L’autre obtient le revers.

Et un 19‑ans a payé le prix du côté que personne ne lui a montré.

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