En tant qu’Haïtien·e vivant·e au Québec, j’ai vu cela de près toute ma vie. Des églises bondées chaque dimanche, des groupes de prière qui s’étirent jusque tard dans la nuit, des dîmes collectées avec urgence, et le refrain constant : « Bondye ap fè yon mirak » — Dieu fera un miracle. La foi a toujours été notre ancre.

Mais de l’intérieur, je constate aussi comment elle devient parfois une chaîne. Trop d’entre nous donnent tout — temps, argent, énergie, voire notre santé et la stabilité familiale— à la religion, en négligeant les démarches concrètes qui pourraient réellement nous relever. Nous traitons Dieu comme un filet de sécurité qui nous excuse de bâtir une vraie sécurité ici et maintenant.

Le drain financier dont personne ne parle

Dans les foyers haïtiens de Montréal et d’ailleurs, la corbeille de la dîme passe en premier. Des familles déjà à la limite à cause de bas salaires, de barrières de reconnaissance de diplômes et de discrimination vont sauter les courses, retarder le loyer ou renoncer aux fournitures scolaires d’un enfant pour donner 10 %, 20 % ou plus à l’église. « Dieu pourvoira », disent‑elles.

Mais les factures n’attendent pas. J’ai vu des proches choisir des services supplémentaires, des retraites ou des offrandes spéciales plutôt que d’économiser pour un acompte, d’investir dans une formation ou de constituer un fonds d’urgence. Le résultat ?

Des cycles générationnels de vie de paie en paie. La religion promet une récompense céleste, mais elle ne paie pas le coût de la vie élevé du Québec ni n’aide avec la paperasserie que la bureaucratie québécoise adore imposer aux immigrants.

Les besoins familiaux relégués au second plan

L’église devient la vraie famille. Études bibliques en semaine, répétitions de chorale, groupes de jeunes, cercles de prière féminins — ils remplissent soirées et week‑ends. Des parents qui travaillent de longues heures rentrent épuisés mais se précipitent encore pour le « ministère ». Les enfants grandissent dans les bancs plutôt qu’autour de la table à manger.

Les problèmes conjugaux sont amenés au pasteur plutôt qu’à un·e conseiller·ère. Les aînés reçoivent des prières au lieu d’une aide concrète pour les courses ou les rendez‑vous médicaux. La communauté semble soudée parce que tout le monde se voit à l’église, mais la vraie vie à la maison — temps de qualité, bilans émotionnels, enseignement de la littératie financière aux enfants — est négligée.

On dit « la famille, c’est tout », pourtant la religion prend souvent le pas.

Santé physique et mentale sacrifiées sur l’autel

Santé physique ? « La prière guérira ». Beaucoup évitent les médecins, les médicaments ou les soins préventifs parce que « Dieu est le médecin suprême ». J’ai vu des personnes souffrir de douleurs ou de maladies chroniques plus longtemps que nécessaire, convaincues qu’une foi plus forte ou une onction spéciale résoudra tout. Il en va de même pour la santé mentale — et c’est là que ça fait le plus mal.

Dépression, anxiété, traumatismes liés aux crises en Haïti ou au stress migratoire ? Trop de membres de notre communauté les perçoivent comme une guerre spirituelle, pas comme quelque chose qui nécessite une thérapie ou des médicaments. « Jeûnez davantage et priez plus fort. » La stigmatisation est réelle : demander de l’aide professionnelle est vu comme un manque de foi ou une faiblesse.

Des études sur les diasporas haïtiennes confirment ce schéma — le recours religieux est fréquent, mais il retarde ou remplace souvent le traitement réel. Nous pensons que la religion doit nous sauver, alors que nous ne nous sauvons pas nous‑mêmes.

La croyance dangereuse que « Dieu nous sauvera »

C’est le problème central. Trop d’Haïtiens au Québec ont intériorisé l’idée que la foi passive — prières infinies, attente d’une intervention divine — suffit. Nous avons survécu à l’esclavage, à la révolution, aux dictatures, aux tremblements de terre et à la migration grâce à une résilience incroyable, mais dans la société séculière et compétitive du Québec, attendre des miracles nous maintient bloqués.

Alors que d’autres groupes d’immigrés misent sur l’éducation, l’entrepreneuriat et le plaidoyer, certains d’entre nous restent en mode survie enveloppés de spiritualité. Nous nous adaptons magnifiquement aux nouveaux environnements, mais cette même flexibilité nous laisse accepter de mauvais résultats comme « la volonté de Dieu » au lieu d’exiger de meilleurs emplois, de meilleures politiques ou de meilleures limites face aux exigences religieuses. Je ne dis pas que la foi n’a pas sa place — elle a donné à notre peuple la force face à des souffrances inimaginables.

Les églises ont nourri des familles, offert une communauté quand le Québec semblait froid, et maintenu l’espoir vivant. Mais quand la religion devient toute la vie au lieu d’en faire partie, quand elle excuse la négligence des finances, de la famille, de la santé et du bien‑être mental, elle cesse d’être un outil et devient un piège. En tant qu’Haïtien·e québécois·e qui a vécu cela, je crois que nous avons besoin de conversations honnêtes au sein de notre communauté.

La foi doit nous inciter à agir, pas remplacer l’action. Nous méritons la prospérité, des familles solides, des corps et des esprits sains — pas seulement au paradis, mais ici même au Québec. Il est temps d’arrêter d’attendre le miracle et de commencer à le construire nous‑mêmes.

Dieu aide ceux qui s’aident eux‑mêmes — peut‑être est‑il temps de prendre cette partie au sérieux aussi.